Je vis à l’étranger depuis 2004 (avec des retours ponctuels au pays quand même), et lors de chacun de mes retours en France, je ressens la même chose atroce : me sentir normal parmi des gens normaux.

Quand on est normal parmi des gens normaux, c’est à dire quand on fait partie d’un groupe uniforme, quel qu’il soit, on se met à agir et à penser de façon automatique, la plupart du temps.

Nos semblables font comme ci ou comme ça, alors on fait pareil. Ils trouvent telle chose normale, alors nous aussi.

Et plus on vit avec ses semblables, moins on pense par soi-même. On se laisse juste porter.

Plus on vit avec ses semblables, et plus on fait des choix identiques aux leurs. Automatiquement, sans même y réfléchir.

Plus on vit avec ses semblables, et plus chaque idée différente, chaque projet différent, chaque désir différent semble beaucoup plus impressionnant à poursuivre que quand on est un étranger.

Être un étranger, ça veut dire être lâché au milieu de nulle part. Ça veut dire devoir choisir par soi-même, penser par soi-même, sans pouvoir comparer ce qu’on fait à ce que font nos semblables. Parce qu’ils ne sont pas là.

Il n’y a rien de tel que d’être un étranger pour prendre confiance en ses propres choix sans avoir besoin de la validation des autres.

Surtout parce qu’en tant qu’étranger, on prend l’habitude de faire beaucoup de choix quotidiens qui sont catégoriquement différents des gens qui nous entourent (ne serait-ce qu’en termes de nourriture ou de références culturelles), et que ça devient vite une habitude qui s’étend aux sujets beaucoup plus importants.

Contrairement à ce qu’on pourrait croire, il y a beaucoup de choses sur lesquelles on est moins jugé par les autres quand on est étranger.

Si tu fais des choix bizarres, si tu mets de la chantilly sur ton steak, si tu bosses sur le web en slip dans ton salon ou que tu t’habilles en gothique pour faire ton jogging, les gens diront « c’est normal, il est étranger ».

Mais si tu fais ça chez toi, parmi tes semblables, alors on va te regarder bizarrement...

C’est vrai partout : les pires ennemis des catholiques ne sont pas les musulmans ni les boudhistes : ce sont les catholiques qui pratiquent ou qui pensent un tout petit peu différemment.

Les pires ennemis des socialistes ne sont pas les libéraux : ce sont les socialistes d’une école de pensée un tout petit peu différente.

Les pires ennemis des gens de la CGT ne sont pas les patrons, ce sont souvent les gens de la CFTC.

Bref.

Être un étranger est une libération. Certains le vivent mal, souvent parce qu’ils ne l’ont pas choisi.

Mais quand on a la chance de pouvoir devenir un étranger par choix, on vit vraiment plus libre.

C’est aussi beaucoup plus convivial :

Si tu es de Rennes et que tu vois un autre Rennais dans les rues de Rennes, tu t’en fous complètement, puisqu’il en passe 50 par minute dans la rue.

Mais si tu es de Rennes et que tu croises un autre Rennais au fin-fond d’un village du Guatemala, alors vous vous parlez, tu lui payes un verre, vous refaites le monde ensemble, et il devient ton pote.

Bref, rien à voir.

Quand on n’a pas envie de vivre comme les autres, quand on n’a pas les mêmes rêves ni les mêmes objectifs que les autres, et quand on aime faire ses propres choix, il n’y a rien de tel que de vivre en étranger.

Cet article est tiré de "Rejoins le Mouvement", le journal quotidien des créateurs. Tu peux le recevoir gratuitement par e-mail chaque matin.